Morceaux de Sirène

Il était une fois un vieux pécheur qui vivait avec sa vielle femme, dans une vieille demeure au bord de la mer. Le vieux partait à la pêche tout les jours, pendant que la vieille faisait l’intendance de la maison, tenant tant bien que mal parmi les vieilleries.

Un jour, le pécheur lança ses filets loin à travers la mer, et il n’y trouva que de la vase. Ne se laissant pas décourager, il recommença une deuxième fois, et le filet revint chargé d’algues marines. Il recommença une troisième fois, et le filet fut cette fois bien lourd. Il avait attrapé une sirène.

Elle supplia le pêcheur : « Bon vieux pécheur, laisse-moi partir et j’exaucerai un vœu, n’importe lequel, tu pourras obtenir tout ce que tu désir ! « 

Le vieux pécheur, pourtant aguerri par la mer, n’avait jamais de ses yeux vu, vu une sirène et encore moins taillé le bout de gras avec. Se rappelant vaguement les légendes, il lui dit « Soit, je te libère, va nager librement ».


Le vieux pécheur rentra chez lui, et raconta à sa vieille femme ce qui venait de lui arriver.  » J’ai pris aujourd’hui, dit-il, une merveilleuse sirène, qui parlait bien tout comme nous, demandant que je la laisse retourner dans la mer bleue ; et m’offrant bonne rançon : pour rachat elle exhaussait un vœux. Et je n’ai pas osé lui demander rançon. Je l’ai tout simplement rejeté dans la mer. »
Alors la vieille se mit à hurler « Vieux cornichon ! Comment as tu pu être aussi naïf, ne vois-tu pas que nous sommes des miséreux ! Retourne la bas et va lui demander de réparer nos vieilleries, je veux pouvoir recevoir nos voisines dans de la belle vaisselle ! »

Voici le vieux qui s’en vient tout au bord de la mer, mer qui n’est plus aussi calme que le matin, une houle s’est levée, légère. Il appelle la sirène, qui arrive et lui demande :
« Que veux tu de moi, bon vieux ? »
Avec un profond salut, le vieux lui répondit alors :
 » Ayez pitié de moi, Madame la Sirène. C’est que ma vieille femme m’asticote le chou pour de la vaisselle neuve… »
 » Ne te chagrine pas, lui répond la sirène. Retourne chez toi et tu auras de la vaisselle neuve »

Arrivé chez lui, il vit sa vieille femme occupée à contempler la vaisselle neuve, dont les yeux d’ordinaire bleus comme la mer semblaient maintenant noirs de colère. Elle entendit les pas du vieux pécheur, et avant même qu’il n’ait franchi la porte de la maison, elle dit. « Vieux radis ! Tu crois que nous pouvons recevoir sous ces murs croulant ! Va donc demander une maison neuve avec de beaux murs en parpaing frais ! »

Morceau de Sirène, Huile sur Coquille Saint Jacques 2021

Voici le vieux qui s’en va tout au bord de la mer bleue. Il voit que sur la mer bleue le trouble des eaux grandit. À haute voix, il appelle la sirène, qui arrive vers lui et demande :
 » Que veux tu de moi, bon vieux ? »
Avec un profond salut, le vieux alors lui répondit :  » Ayez pitié de moi, Madame la Sirène, cette fois ma vieille femme veut une maison neuve… »
« Ne te chagrine pas, lui répond la sirène, va et qu’il en soit donc ainsi »

A peine arrivé au portail il entend une voix aigrie qui lui dit « Vieille citrouille, croit tu que je vais recevoir les mendiantes que nous avons pour voisines, je veux rentrer dans le grand monde ! »

Le vieux s’en retourne à la mer, qui s’agite de plus en plus. À haute voix il appelle la sirène qui arrive et demande :
« Que veux tu de moi, bon vieux ? »
Avec un profond salut, le vieux alors lui répondit :
« Ayez pitié de moi, Madame la Sirène, c’est que voyez vous maintenant qu’on a toutes ces belles choses, on peut plus tenir le crachoir aux clodo du coin…. »

« Ne te chagrine pas, lui répondit la sirène. Va ! »


Le vieux rentre chez lui, mais la maison est devenu si grande, qu’il n’y trouve personne, des serviteurs rodent dans la maison, en apercevant le maître il s’agitent. Le Vieux se glissent de pièce en pièce, il trouve la vieille méconnaissable sous son fard, mangeant un cochon de lait. Le Vieux attiré par l’odeur y trempe la langue.

Puis une idée lui arrive. Il repart au bord de la mer, qui gronde, et appelle la sirène. Elle arrive et lui demande :

« Que veux tu de moi bon vieux ? »

« C’est que ma femme, voyez, elle aimerait bien être Reine, et du coup, bah moi être Roi, Voyez… »

« Va. » Lui répondit la Sirène.

Passe une semaine, puis une autre. Le vieux et la vieille oublient toute raison, la Terre n’étanche plus leur soif de pouvoir, le monde de la Mer leur semble à portée de main.

Alors, la Vieille pousse le vieux à demander à la sirène de régner sur la Mer comme sur la Terre.

La tempête gronde mais le vieux va quand même au bord de l’eau, rapidement ses vêtements deviennent lourd, il appelle sans fin la sirène. Il hurle son désir. Alors la Sirène attrape le vieux « Si tel est ton désir je te montre l’empire du monde aquatique, REGARDE pour la seule et unique fois. » Le Vieux voit un monde tant remplis de mystère et de beauté qu’il en perd la vue. La sirène repose l’aveugle sur la plage et s’en va.

La Vieille qui avait vu la scène de loin, s’approcha du vieux, le ramena à la vieille chaumière, et l’assit près du feu au milieu des vieilleries.

Morceau de Sirène, Huile sur Coquille Saint Jacques

Aurore et Aimée

Un conte pour voir le verre à moitié plein.

Ecrit par Madame Leprince de Beaumont, au XVIIIème siècle  

Nicoletta Ceccoli


Il y avait une fois une dame, qui avait deux filles. L’aînée, qui se nommait Aurore, était belle comme le jour, et elle avait un assez bon caractère.

La seconde, qui se nommait Aimée, était bien aussi belle que sa sœur, mais elle était maligne, et n’avait de l’esprit que pour faire du mal. La mère avait été aussi fort belle, mais elle commençait à n’être plus jeune, et cela lui donnait beaucoup de chagrin.


Aurore avait seize ans, et Aimée n’en avait que douze ; ainsi, la mère qui craignait de paraître vieille, quitta le pays où tout le monde la connaissait, et envoya sa fille aînée à la campagne, parce qu’elle ne voulait pas qu’on sût qu’elle avait une fille si âgée.

Elle garda la plus jeune auprès d’elle, et fut dans une autre ville, et elle disait à tout le monde qu’Aimée n’avait que dix ans, et qu’elle l’avait eue avant quinze ans.

Cependant, comme elle craignait qu’on ne découvrît sa tromperie, elle envoya Aurore dans un pays bien loin, et celui qui la conduisait la laissa dans un grand bois, où elle s’était endormie en se reposant.

Quand Aurore se réveilla, et qu’elle se vit toute seule dans ce bois, elle se mit à pleurer. Il était presque nuit, et s’étant levée, elle chercha à sortir de cette forêt ; mais au lieu de trouver son chemin, elle s’égara encore davantage.

Enfin, elle vit bien loin une lumière, et étant allée de ce côté-là elle trouva une petite maison. Aurore frappa à la porte, et une bergère vint lui ouvrir, et lui demanda ce qu’elle voulait.

–  Ma bonne mère, lui dit Aurore, je vous prie par charité, de me donner la permission de coucher dans votre maison, car si je reste dans le bois, je serais mangée des loups.

– De tout mon cœur , ma belle fille, lui répondit la bergère, mais dites-moi, pourquoi êtes-vous dans ce bois si tard ?  

Aurore lui raconta son histoire, et lui dit :
–  Ne suis-je pas bien malheureuse d’avoir une mère si cruelle ! et ne vaudrait-il pas mieux que je fusse morte en venant au monde, que de vivre pour être ainsi maltraitée ! Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour être si misérable ?

– Ma chère enfant, répliqua la bergère ; il ne faut jamais murmurer contre Dieu ; il est tout puissant, il est sage, il vous aime et vous devez croire qu’il n’a permis votre malheur que pour votre bien. Confiez-vous en lui, et mettez- vous bien dans la tête que Dieu protège les bons, et que les choses fâcheuses qui leur arrivent, ne sont pas malheurs : demeurez avec moi, je vous servirai de mère, et je vous aimerai comme ma fille.  

Aurore consentit à cette proposition, et le lendemain, la bergère lui dit :
–  Je vais vous donner un petit troupeau à conduire, mais j’ai peur que vous ne vous ennuyiez, ma belle fille ; ainsi, prenez une quenouille, et vous filerez, cela vous amusera.

– Ma mère, répondit Aurore, je suis une fille de qualité, ainsi je ne sais pas travailler.

– Prenez donc un livre, lui dit la bergère.

– Je n’aime pas la lecture, lui répondit Aurore  , en rougissant.

C’est qu’elle était honteuse d’avouer à la fée, qu’elle ne savait pas lire comme il faut. il fallut pourtant avouer la vérité : et elle dit à la bergère, qu’elle n’avait jamais voulu apprendre à lire quand elle était petite, et qu’elle n’en avait pas eu le temps quand elle était devenue grande.

–  Vous aviez donc de grandes affaires, lui dit la bergère.

– Oui, ma mère, répondit Aurore. J’allais me promener tous les matins avec mes bonnes amies ; après dîner je me coiffais ; le soir, je restais à notre assemblée, et puis j’allais à l’opéra, à la comédie, et la nuit, j’allais au bal.

– Véritablement, dit la bergère, vous aviez de grandes occupations, et sans doute, vous ne vous ennuyiez pas.

– Je vous demande pardon, ma mère, répondit Aurore. Quand j’étais un quart d’heure toute seule, ce qui m’arrivait quelquefois, je m’ennuyais à mourir : mais quand nous allions à la campagne, c’était bien pire, je passais toute la journée à me coiffer, et à me décoiffer, pour m’amuser.

– Vous n’étiez donc pas heureuse à la campagne, dit la bergère.

– Je ne l’étais pas à la ville non plus, répondit Aurore. Si je jouais, je perdais mon argent ; si j’étais dans une assemblée, je voyais mes compagnes mieux habillées que moi, et cela me chagrinait beaucoup ; si j’allais au bal, je n’étais occupée qu’à chercher des défauts à celles qui dansaient mieux que moi ; enfin, je n’ai jamais passé un jour sans avoir du chagrin.

Nicoletta Ceccoli



– Ne vous plaignez donc plus de la Providence, lui dit la bergère ; en vous conduisant dans cette solitude, elle vous a ôté plus de chagrins que de plaisirs ; mais ce n’est pas tout. Vous auriez été par la suite encore plus malheureuse ; car enfin, on n’est pas toujours jeune : le temps du bal et de la comédie passe ; quand on devient vieille, et qu’on veut toujours être dans les assemblées, les jeunes gens se moquent ; d’ailleurs, on ne peut plus danser, on n’oserait plus se coiffer ; il faut donc s’ennuyer à mourir, et être fort malheureuse.

– Mais, ma bonne mère, dit Aurore, on ne peut pourtant pas rester seule, la journée paraît longue comme un an, quand on n’a pas compagnie.

– Je vous demande pardon, ma chère, répondit la bergère : je suis seule ici, et les années me paraissent courtes comme les jours ; si vous voulez, je vous apprendrai le secret de ne vous ennuyer jamais.

– Je le veux bien, dit Aurore ; vous pouvez me gouverner comme vous le jugerez à propos, je veux vous obéir.  

La bergère, profitant de la bonne volonté d’Aurore, lui écrivit sur un papier tout ce qu’elle devait faire.

Toute la journée était partagée entre la prière, la lecture, le travail et la promenade. il n’y avait pas d’horloge dans ce bois, et Aurore ne savait pas quelle heure il était, mais la bergère connaissait l’heure par le soleil : elle dit à Aurore de venir dîner.

–  Ma mère, dit cette belle fille à la bergère, vous dînez de bonne heure, il n’y a pas longtemps que nous sommes levées.

– Il est pourtant deux heures, reprit la bergère en souriant, et nous sommes levées depuis cinq heures ; mais, ma fille, quand on s’occupe utilement, le temps passe bien vite, et jamais on ne s’ennuie.
 
Aurore, charmée de ne plus sentir l’ennui, s’appliqua de tout son cœur à la lecture et au travail ; et elle se trouvait mille fois plus heureuse, au milieu de ses occupations champêtres, qu’à la ville.

–  Je vois bien, disait-elle à la bergère, que Dieu fait tout pour notre bien. Si ma mère n’avait pas été injuste et cruelle à mon égard, je serais restée dans mon ignorance, et la vanité, l’oisiveté, le désir de plaire, m’auraient rendue méchante et malheureuse.
Il y avait un an qu’Aurore était chez la bergère, lorsque le frère du roi vint chasser dans le bois où elle gardait les moutons.
Il se nommait Ingénu, et c’était le meilleur prince du monde ; mais le roi, son frère, qui s’appelait Fourbin, ne lui ressemblait pas, car il n’avait de plaisir qu’à tromper ses voisins, et à maltraiter ses sujets.
Ingénu fut charmé de la beauté d’Aurore, et lui dit qu’il se croirait fort heureux, si elle voulait l’épouser. Aurore le trouvait fort aimable ; mais elle savait qu’une fille qui était sage, n’écoute point les hommes qui leur tiennent de pareils discours.

–  Monsieur, dit-elle à Ingénu, si ce que vous me dites est vrai, vous irez trouver ma mère, qui est une bergère ; elle demeure dans cette petite maison que vous voyez tout là-bas : si elle veut bien que vous soyez mon mari, je le voudrai bien aussi ; car elle est si sage et si raisonnable, que je ne lui désobéis jamais.

– Ma belle fille, reprit Ingénu, j’irai de tout mon cœur vous demander à votre mère ; mais je ne voudrais pas vous épouser malgré vous : si elle consent que vous soyez ma femme, cela peut-être vous donnera du chagrin, et j’aimerais mieux mourir, que de vous causer de la peine.

– Un homme qui pense comme cela a de la vertu, dit Aurore, et une fille ne peut être malheureuse avec un homme vertueux.  

Ingénu quitta Aurore, et fut trouver la bergère, qui connaissait sa vertu, et qui consentit de bon cœur à son mariage : il lui promit de revenir dans trois jours pour voir Aurore avec elle, et partit le plus content du monde, après lui avoir donné sa bague pour gage.

Nicoletta Ceccoli



Cependant Aurore avait beaucoup d’impatience de retourner à la petite maison ; Ingénu lui avait paru si aimable, qu’elle craignait que celle qu’elle appelait sa mère ne l’eût rebuté mais la bergère lui dit :

– Ce n’est pas parce qu’Ingénu est prince, que j’ai consenti à votre mariage avec lui ; mais parce qu’il est le plus honnête homme du monde.

Aurore attendait avec quelque impatience le retour du prince ; mais le second jour après son départ, comme elle ramenait son troupeau, elle se laissa tomber si malheureusement dans un buisson, qu’elle se déchira tout le visage.

Elle se regarda bien vite dans un ruisseau, et elle se fit peur ; car le sang lui coulait de tous les côtés.

–  Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle à la bergère, en rentrant dans la maison ; Ingénu viendra demain matin, et il ne m’aimera plus, tant il me trouvera horrible.  

La bergère lui dit en souriant :
–  Puisque le bon Dieu a permis que vous soyez tombée, sans doute que c’est pour votre bien ; car vous savez qu’il vous aime, et qu’il sait mieux que vous ce qui vous est bon.  


Aurore reconnut sa faute, car c’en est une de murmurer contre la Providence, et elle dit en elle-même, si le prince Ingénu ne veut plus m’épouser, parce que je ne suis plus belle, apparemment que j’aurais été malheureuse avec lui.

Cependant la bergère lui lava le visage, et lui arracha plusieurs épines, qui étaient enfoncées dedans. Le lendemain matin, Aurore était effroyable, car son visage était horriblement enflé, et on ne lui voyait pas les yeux.

Sur les dix heures du matin, on entendit un carrosse s’arrêter devant la porte ; mais au lieu d’Ingénu, on en vit descendre le roi Fourbin : un des courtisans, qui étaient à la chasse avec le prince, avait dit au roi que son frère avait rencontré la plus belle fille du monde, et qu’il voulait l’épouser.

–  Vous êtes bien hardi de vouloir vous marier sans ma permission, dit Fourbin à son frère : pour vous punir, je veux épouser cette fille, si elle est aussi belle qu’on le dit.  

Fourbin, en entrant chez la bergère, lui demanda où était la fille.
–  La voici, répondit la bergère, en montrant Aurore.

– Quoi ! ce monstre-là, dit le roi, et n’avez-vous point une autre fille, à laquelle mon frère a donné sa bague ?

– La voici à mon doigt  , répondit Aurore.

A ces mots, le roi fit un grand éclat de rire, et dit :
–  Je ne croyais pas mon frère de si mauvais goût ; mais je suis charmé de pouvoir le punir.  

En même temps, il commanda à la bergère de mettre un voile sur la tête d’Aurore ; et ayant envoyé chercher le prince Ingénu, il lui dit :
–  Mon frère, puisque vous aimez la belle Aurore, je veux que vous l’épousiez tout à l’heure.

– Et moi, je ne veux tromper personne, dit Aurore, en arrachant son voile ; regardez mon visage, Ingénu, je suis devenue bien horrible depuis trois jours ; voulez-vous encore m’épouser ?

– Vous paraissez plus aimable que jamais à mes yeux, dit le prince ; car je reconnais que vous êtes plus vertueuse encore que je ne croyais.  

En même temps il lui donna la main, et Fourbin riait de tout son cœur. Il commanda donc qu’ils fussent mariés sur-le-champ ; mais ensuite il dit à Ingénu :
–  Comme je n’aime pas les monstres, vous pouvez demeurer avec votre femme dans cette cabane, je vous défends de l’amener à la cour.
 
En même temps, il remonta dans son carrosse, et laissa Ingénu transporté de joie.

–  Eh bien, dit la bergère à Aurore, croyez-vous encore être malheureuse d’avoir tombé ? Sans cet accident, le roi serait devenu amoureux de vous, et si vous n’aviez pas voulu l’épouser, il eût fait mourir Ingénu.

– Vous avez raison, ma mère, reprit Aurore mais pourtant je suis devenue laide à faire peur, et je crains que le prince n’ait du regret de m’avoir épousée.

– Non, je vous assure, reprit Ingénu : on s’accoutume au visage d’une laide, mais on ne peut s’accoutumer à un mauvais caractère.

– Je suis charmée de vos sentiments, dit la bergère ; mais Aurore sera encore belle, j’ai une eau qui guérira son visage.  

Effectivement, au bout de trois jours, le visage d’Aurore devint comme auparavant ; mais le prince la pria de porter toujours son voile ; car il avait peur que son méchant frère ne l’enlevât, s’il la voyait.


Cependant Fourbin, qui voulait se marier, fit partir plusieurs peintres pour lui apporter les portraits des plus belles filles.

Il fut enchanté de celui d’Aimée, sœur d’Aurore, et l’ayant fait venir à la cour, il l’épousa.

Aurore eut beaucoup d’inquiétude, quand elle sut que sa sœur était reine ; elle n’osait plus sortir, car elle savait combien cette sœur était méchante, et combien elle la haïssait.

Au bout d’un an, Aurore eut un fils qu’on nomma Beaujour, et elle l’aimait uniquement. Ce petit prince, lorsqu’il commença à parler, montra tant d’esprit, qu’il faisait tout le plaisir de ses parents.

Un jour qu’il était devant la porte avec sa mère, elle s’endormit, et quand elle se réveilla, elle ne trouva plus son fils.
Elle jeta de grands cris, et courut par toute la forêt pour le chercher.

La bergère avait beau la faire souvenir qu’il n’arrive rien que pour notre bien, elle eut toutes les peines du monde à la consoler ; mais le lendemain, elle fut contrainte d’avouer que la bergère avait raison.

Nicoletta Ceccoli


Fourbin et sa femme, enragés de n’avoir point d’enfants, envoyèrent des soldats pour tuer leur neveu ; et voyant qu’on ne pouvait le trouver, ils mirent Ingénu, sa femme et la bergère dans une barque, et les firent exposer sur la mer, afin qu’on entendît jamais parler d’eux.

Pour cette fois, Aurore crut qu’elle devait se croire fort malheureuse ; mais la bergère lui répétait toujours, que Dieu faisait tout pour le mieux.

Comme il faisait un très beau temps, la barque vogua tranquillement pendant trois jours, et aborda à une ville qui était sur le bord de la mer.

Le roi de cette ville avait une grande guerre, et les ennemis l’assiégèrent le lendemain. Ingénu, qui avait du courage, demanda quelques troupes au roi ; il fit plusieurs sorties, et il eut le bonheur de tuer l’ennemi qui assiégeait la ville.

Les soldats, ayant perdu leur commandant, s’enfuirent, et le roi, qui était assiégé, n’ayant point d’enfants, adopta Ingénu pour son fils, afin de lui marquer sa reconnaissance.

Quatre ans après, on apprit que Fourbin était mort de chagrin, d’avoir épousé une méchante femme, et le peuple qui la haïssait la chassa honteusement, et envoya des ambassadeurs à Ingénu, pour lui offrir la couronne.

Il s’embarqua avec sa femme et la bergère, mais une grande tempête étant survenue, ils firent naufrage et se trouvèrent dans une île déserte.

Aurore, devenue sage par tout ce qui lui était arrivé, ne s’affligea point, et pensa que c’était pour leur bien, que Dieu avait permis ce naufrage : ils mirent un grand bâton sur le rivage, et le tablier blanc de la bergère au haut de ce bâton, afin d’avertir les vaisseaux, qui passeraient par là, de venir à leur secours.

Sur le soir, ils virent venir une femme qui portait un petit enfant, et Aurore ne l’eut pas plutôt regardé, qu’elle reconnut son fils Beaujour.

Elle demanda à cette femme où elle avait pris cet enfant, et elle lui répondit que son mari, qui était un corsaire, l’avait enlevé ; mais qu’ayant fait naufrage, proche de cette île, elle s’était sauvée avec l’enfant qu’elle tenait alors dans ses bras.

Deux jours après, des vaisseaux qui cherchaient les corps d’Ingénu et d’Aurore, qu’on croyait péris, virent ce linge blanc, et étant venus dans l’île, ils menèrent leur roi et sa famille dans leur royaume.

Et quelque accident qui arrivât à Aurore, elle ne murmura jamais, parce qu’elle savait par son expérience, que les choses qui nous paraissent des malheurs sont souvent la cause de notre félicité.

Contes de fées versus les mythes

Que signifie les contes de fées ?

« Aujourd’hui comme jadis, l’esprit de la moyenne des enfants doués d’un esprit créatif peut s’ouvrir à la compréhension des plus grandes choses de la vie grâce aux contes de fées et de là, parvenir facilement à jouir des plus grandes œuvres de la littérature et de l’art ». Bruno Bettelheim : la psychanalyse des contes de fées

Les contes de fées ont une telle densité qu’ils sont une affaire infiniment plus solide que la plupart des romans réalistes, comme il en existe pléthore, et qui ont autant de densité que des ragots, c’est-à-dire, d’historiettes n’ayant d’importance que dans un contexte et un lieu défini, titillant la curiosité par une illusion de proximité.

Mircea Eliade (historien des religion, mythologue, philosophe et romancier) définit les histoires, comme « des modèles de comportement humain, ce qui permet de donner par le fait même un sens et une valeur à la vie »

La différence entre une historiette, un ragot, et une histoire c’est la quête de sens qui conduit inévitablement à grandir sa spiritualité. Ce sont différentes formes de sagesses, qui ont fournis des notions profondes soutenant l’humanité tout au long de son existence. Je pense que les mythes, les contes de fées, les textes religieux bibliques sont des histoires fondamentales pour exercer sa connaissance de soi.

L’astrologie que je côtoie est porté davantage sur le mythe : j’ancre ma pratique du Tarot, et les formes de l’écriture, davantage vers les contes (de fées). Les deux ont pour moi une grande importance complémentaire, toutefois, il est nécessaire de bien comprendre leurs dynamiques internes pour cerner leurs différences et leurs points communs.   

extrait photographique de Moon Rise Kingdom, Wes Anderson
Le point commun : le symbolisme d’une histoire accessible pour tous.

Les mythes et les contes de fées seraient des expressions symboliques de rites d’initiations ou autres rites de passage.

Le symbole met en relation des formes avec des sens, des significations, des schémas sémantiques.  Il est par excellence le langage de la nature et de l’inconscient, c’est un langage muet qui parle au travers des rêves, des images, des formes, des sonorités, des mouvements. Le symbolisme décrit une géographie du monde des sens, car sa fonction principale est de montrer le sens qui transparaît à travers la forme qui, elle-même, véhicule une information : par exemple la forme d’une Cellule impacte son fonctionnement, et donc ses propriétés.

Le corpus mythologique est comme un livre du monde des sens, qui se compose d’histoires racontées (les dieux qui vivent ensemble et qui ont décidé de le raconter) au travers des phrases (les aventures mythiques), composées de mots (les dieux) composé de lettres (les symboles). Il en est de même pour la construction des contes de fées.

Ces histoires sont l’héritage d’une sagesse révélée sous une forme simple, directe et accessible dès le plus jeune âge : les enfants sont très réceptifs et demandeurs d’histoires. Également, l’offre constante de films et de séries nous amène à penser que l’adulte en est, lui-aussi, plutôt friand.

 Kristina Makeeva 
La différence : le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ?

La différence principale est qu’un mythe est pessimiste et un conte de fée optimiste.

Le mythe présente son thème de façon empathique, il est riche d’une force spirituelle ; le divin y est présent et se trouve incarné dans des héros surhumains, nommés et avec une personnalité propre, qui connaissent la transfiguration dans une vie éternelle céleste.

L’homme devient un surhomme, l’utilité du mythe est de former un surmoi (en conflit avec des actions motivées par le Ça et les désir d’auto conservation du Moi), mais les exigences qu’ils personnifient sont si rigoureuses qu’elles en sont décourageantes pour les tentatives d’un novice qui tenterait d’intégrer ce surmoi à sa personnalité.

Les contes de fée, eux, visent l’intégration du Moi qui permet une satisfaction convenable du Ça. En d’autres mots, les processus internes impliqués dans tout processus normal de croissance de l’individu sont extériorisés et deviennent compréhensibles parce qu’ils sont représentés par les personnages et les événements de l’histoire. De plus, l’anonymat du héros facilite les projections et les identifications.

Les vertus thérapeutiques du conte de fées viennent de ce que le patient trouve ses propres solutions en méditant ce que l’histoire donne à entendre sur lui-même et sur ses conflits internes à un moment précis de sa vie. Ils suggèrent avec beaucoup de subtilités comment il convient de résoudre ces conflits, et quelles sont les démarches qui peuvent nous conduire vers une humanité supérieure. L’auditeur n’est soumis à aucune exigence, ne ressent donc pas de sentiment d’infériorité, et garde espoir par la promesse d’une conclusion heureuse.

Lewis Caroll « Les contes de fées sont des explorations spirituelles, et partant les plus semblable à la vie, puisqu’ils révèlent la vie humaine comme si elle était contemplée, ressentie ou devinée de l’intérieur ». 

Sirène

Cette semaine, je vous propose non pas un article traditionnel, mais une lecture du conte de la Petite sirène, d’Andersen.

Pourquoi ce conte : Citadine de naissance, j’ai souhaité activé mon GPS, en partant vivre loin de la ville et plus près de l’océan. L’orientation dans la nature tel est mon défi : dans la forêt ou sous l’océan ! La première fois que j’ai mis la tête sous l’eau, le contraste entre le désert de la surface et la vie qui s’épanouit sous la surface m’enivra à en entendre le chant des sirènes.

Symbole d’une dualité entre vie organique (partie humaine) et vie spirituelle (partie poisson) c’est essentiellement un symbole de la femme et de la guérison. Envoûtante à en perdre la tête et dans un même temps véritable harpie envers ceux qu’elle ne peut pas sentir, la Sirène est une créature double qui m’obsède ces derniers temps.

Je vous partage un lien vers un film que j’ai vu, sur la thématique de la sirène, un très bon conte initiatique, sur la quête de soi. « À Kiryat Yam, petite station balnéaire au nord d’Israël, tout semble s’être arrêté. Lana, 16 ans, s’est jurée de lutter contre l’immobilisme et la résignation. Elle est loin d’imaginer que la rumeur d’une sirène va réveiller sa ville de sa torpeur et lui permettre enfin de vivre. »

Anatomie d’une sirène, pour les curieux.

Contes de Fée et le flow, un chemin vers la spiritualité

Asseyez vous, j’ai une histoire à raconter !

Les croyances aux fées et aux esprits de la nature sont si anciennes qu’il parait démesurément orgueilleux pour un esprit extérieur de les voir ainsi condamnés aujourd’hui par l’esprit rationaliste et matérialiste de l’homme du XIX et XXème siècle. Cette condamnation est principalement la conséquence des subterfuges d’évincement et de diabolisation des mythologies païennes, mis en place par l’Eglise pour stabiliser son pouvoir politique au profit de sa propre spiritualité.

Aujourd’hui, la modernité évince au profit de la science toutes les formes de créatures magiques et irrationnelles, sans remplacer cela par une autre spiritualité. Il devient alors bien plus difficile de trouver ce qui donne un sens à la vie.

La pensée occidentale subit depuis lors un appauvrissement continu en symbole, ce qui pour Jung a un sens : « tout ce sur quoi l’homme ne pensait rien et qui s’est ainsi trouvé privé de connexion avec la conscience tandis qu’elle continuait à se développer, tout cela a été perdu ». « C’est pourquoi les dieux meurent de temps en temps, parce qu’on a subitement découvert qu’ils ne signifient rien, qu’ils sont des inutilités faites de la main de l’homme et taillées dans le bois ou la pierre. En réalité, l’homme a simplement découvert qu’il n’avait jusqu’alors rien pensé à ce sujet de ses images. Et quand il se met à réfléchir il le fait à l’aide de ce qu’il appelle la « raison » qui n’est au fond, rien d’autres que la somme de ses idées préconçues et de ses vues étroites »

L’Homme se retrouve habité alors par des reliquats de folklore et un déguisement de spiritualité orientale, refuge de ceux en mal de spiritualité (dont j’ai fait partie), sans comprendre que les dangers de cette décontextualisation culturelle et sociale l’éloignent d’autant plus de son intériorité. Jung précise qu’il « serait bien préférable de se résoudre à confesser l’indigence spirituelle de l’absence de symbole au lieu de s’arroger une richesse illusoire dont on n’est en aucun cas l’héritier légitime ».

L’Eglise, bien que toujours frileuse quant au petit peuple, malgré l’intégration des sylphes métamorphosés en anges, reste aujourd’hui la gardienne de la spiritualité judéo-chrétienne, avec sa part de magie et d’irrationnel.

A cela, j’ajoute les contes de fées. Issus d’une tradition orale perpétrée depuis des générations ancestrales, ils sont la transmission d’un matériau symbolique extrêmement riche, un enseignement spirituel offert à tous les enfants pour éveiller les hommes qu’ils deviendront. Chaque aventure donnant un prototype de mode d’emploi aux situations qu’ils rencontreront tout au long de leur vie, cela les encourage à cultiver des valeurs telles que la foi, le courage, la générosité et ainsi expérimenter la vie avec toute la force dont ils sont capables.

Bien que la moindre allusion un peu ésotérique sur le sujet semble être jugée instantanément comme de la fumisterie, la culture anglo-saxonne, qui est dominante, n’a jamais mis au banc « Le petit Peuple » (nom donné à toute les créatures magiques, comme les elfes, les fées, les gnomes…), en témoigne aujourd’hui les succès mondiaux des œuvres tels que Game of Thrones, le seigneur des anneaux, ou encore Harry Potter.

Cette vivacité témoigne de l’importance des fées et des différents esprits, car ils représentent le principe de la vie et de la créativité à l’état brut.

Pour mieux cerner ces deux dynamiques, et en particulier celle de la créativité à l’état brut, j’introduis ici une notion de psychologie positive. Cette branche de la discipline s’intéresse surtout à ce qui rend l’humain heureux, l’hypothèse prenant à contre-pied l’habituelle dynamique en étudiant non pas les psychopathologies mais les capacités de résilience de certains, pour trouver les moyens de développer ces qualités chez tout à un chacun.

Pour avoir personnellement expérimenté la créativité au travers de l’art, l’énergie de cette dernière à l’état brut m’a fait penser au « flow ».  Csikszentmihalyi, son auteur, le définit en 1975 comme « un état d’activation optimale dans lequel le sujet est complètement immergé dans l’activité. L’expérience trouve sa fin en elle-même ». Les indicateurs qui indiquent l’expérience sont :

  • Une perception d’un équilibre entre ses compétences personnelles et le défi à relever ;
  • Une centration de l’attention sur l’action en cours ; sens du contrôle, perte de conscience de soi
  • Des feedback clairs et instantanés ; clarté du but.
  • Des sensations de contrôle sur les actions réalisées et sur l’environnement ;
  • L’absence de stress, d’anxiété et d’ennui ainsi que la perception d’émotions positives (comme le bien-être, le plaisir).

La psychologie, encore une fois, est le langage moderne des anciennes idées, mais il me semble pertinent de bien décrire cet état que nous retrouvons parfois, pour nous guider vers un meilleur accomplissement de soi.

Dans les contes, les fées sont bien plus que les productrices d’un simple état psychologique : elles sont des appuis spirituels, elles ont un corps et une action dans les contes. Elles ne servent pas l’ambition, le pouvoir ou la richesse matérielle, elles nous aident à devenir nous-même.

Les fées sont les héroïnes des légendes et contes qui, reliés à la grande tradition originelle, forment une voie d’initiation, un savoir ésotérique puissant voilé par un propos enfantin pour nous être accessible dès le plus jeune âge, afin que s’ancrent des mécanismes qui nous seront utiles lors de nos futures traversées du désert (qui ne manqueront pas d’arriver).

En lien, je vous laisse découvrir des contes norvégiens, afin qu’inédits ils puissent vous transporter dans un monde merveilleux qui change de l’ordinaire.  

Sources :

Je m’appuie ici sur le livre d’Edouard Brasey « Enquête sur l’existence des fées et des esprits de la nature » paru en 1996, ce livre reprend ce qui était déjà formulé, dès les années 70, comme critique du monde rationaliste et de la tournure libérale que prenait le Monde, puis sur un article scientifique publié sur le site de base de données scientifique Cairn.fr : Le concept de « flow » ou « état psychologique optimal » : état de la question appliquée au sport Pascale Demontrond et Patrick Gaudreau Dans Staps 2008/1 (n° 79), pages 9 à 21.

Pour en savoir plus sur la créativité je vous invite à lire : La créativité de Mihaly Csikszentmihalyi, ed Robert Laffon, 2009.

Et enfin, un ouvrage référent pour moi : Jung, les racines de la conscience, ed Buchet/Chastel Paris 1971.