Wes Anderson : Un peintre cinématographe – suite –

A l’inverse, cette image épurée, bleu, révèle les vertus apaisantes de cette couleur. Le bleu exprime la sérénité, le calme, il rassure et nous donne confiance. Il symbolise la liberté, et se révèle idéal pour la détente physique et mentale. 

L’esprit scientifique s’est penché sur cette inexplicable attirance de l’homme pour la couleur. Les neurosciences et la psychologie se sont alliées pour comprendre l’impact des couleurs sur les processus mentaux et particulièrement à travers l’émotion.

C’est le but de la psychologie de la couleur, une branche de la psychologie sociale expérimentale. Comprendre comment les couleurs sont capables d’évoquer des sensations de plaisir, de bien-être, d’inquiétude ou de vitalité qui sont profondément enracinées dans l’expérience personnelle, et de même faire ressurgir un symbolisme psychologique de l’inconscient collectif. Il est alors aisé de comprendre pourquoi les grandes entreprises comme Facebook ou Microsoft utilisent le bleu dans leur logo : ainsi, inconsciemment, ils associent leurs marques à l’émotion positive engendré par le bleu.

Ces études intéressent bien évidemment le neuromarketing (observer et mesurer les réactions du cerveau et du système nerveux face à différents stimuli à usage mercantile, publicitaire) ; comprendre de quelle manière le consommateur réagit (émotionnellement et efficacité émotionnelle) face à certaines stimulations chromatiques pour donner un indice qui favoriserait l’augmentation d’achats. Les résultats ne sont pas fiables à 100%, toutefois, ils éclairent sur les modèles de réaction.

Aujourd’hui, nous avons à faire face à une déclinaison de colories, fabriquée dans une visée mercantile, c’est-à-dire saturée et agressive pour attirer l’œil et exiger la consommation. Voire une colorimétrie acidulée rappelant les jouets d’enfants, qui d’une certaine façon infantilise.

Dans les multiples visions du monde, ce dernier est interprété d’un seul axe sociétal et j’aimerais ouvrir un autre axe de réflexion qui est celui de l’Art, et plus particulièrement de la théorie de la couleur de Kandinsky concernant l’effet physique de l’effet affectif des couleurs sur l’humain.

L’effet affectif est totalement subjectif et concerne ce que la sensation produit sur notre intériorité, sur nos sentiments et nos émotions. C’est un dialogue avec l’âme, une résonance intérieure qui ne peut se partager puisqu’elle concerne notre intime histoire personnelle. Il n’est plus question de cantonner la peinture à l’imitation de la Nature ni non plus de tomber dans la décadence de “l’art pour l’art”, c’est à dire privé l’art de son souffle spirituel. Mais bien de mettre l’Homme en mouvement par l’émotion. (du latin emovere : mettre en mouvement, provoquer, faire naître).

« La couleur est donc un moyen d’exercer une influence directe sur l’âme. La couleur est la touche. L’œil est le marteau. L’âme est le piano aux cordes nombreuses. » 

Wassily Kandinski : peintre russe et théoricien de l’art (1866-1944).

Kandinsky est un des fondateurs de l’art abstrait. Il a théorisé sous la forme de deux ouvrages, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier et Forme et ligne sur plan. L’art abstrait était pour lui le moyen de saisir une loi générale de l’univers, qui lierait le règne de la Nature et de l’Art (obéissant à des règles spécifiques) pour y faire une synthèse à la fois immanente et transcendante.

Il s’agit de créer une spirale qui s’agrandit, de dépasser l’émotion primaire, pour aller vers un plus grand raffinement. Car il y a une nécessité intérieure d’où naît la création de l’œuvre et qui se déploie de manière mystérieuse, mystique, acquiert ensuite sa propre autonomie pour se charger d’un souffle spirituel et se mettre à faire vibrer l’âme humaine.

La nécessite intérieure de créer un dialogue supra-sensible, de l’harmonie des formes et des couleurs qui dépasse le cadre des sensations, pour toucher aux affects, à l’émotion, au cœur.

Kandinsky distingue les couleurs par deux axes antagonistes :

  • Axe Chaud / Froid :

Le chaud est associé au jaune et le froid au bleu. Les deux forment un contraste dynamique. Le jaune possède un mouvement excentrique, il « sort du support » pour venir vers le spectateur. Il a une tendance au débordement, c’est à dire qu’il donne l’impression de “gonfler” et de s’étendre sur les zones environnantes.
Kandinsky qualifie le jaune de couleur terrestre, dont la violence peut être pénible voire agressive.

Le bleu quant à lui possède un mouvement concentrique, qui donne l’impression de s’enfoncer dans le support en s’éloignant du spectateur. Il a une tendance au repli, et semble se faire contaminer par les zones environnantes. Kandinsky qualifie le bleu de couleur céleste, qui évoque un calme profond.

Le mélange des deux donne une couleur parfaitement immobile et calme : le vert.

  • Axe Clarté/Obscurité :

La clarté est la tendance au blanc, tandis que l’obscurité est celle au noir.

Le noir/blanc est le second grand contraste statique, il évoque le vide.

Le blanc est ressenti comme un silence profond, apaisant et plein de possibilités tandis que le noir est un néant sans possibilité, il est ressenti comme un silence éternel et sans espérance.

En occident, dans notre culture, le noir est vu comme la mort, et toutes les autres couleurs résonnent ainsi avec force, lorsque qu’elles sont voisines avec lui.

Les œuvres de Kandinsky sont des symphonies qui permettent la mise en mouvement. La fiction est elle aussi un moyen de se mettre en mouvement par la projection, l’imagination, pour se réinventer et apprivoiser son cœur par les différentes aventures vécues par procuration mais réellement ressenties.  

Le cinéma dans son essence est une image littéralement en mouvement. Pour Wes Anderson, cinéaste, l’image sans cesse en mouvement véhicule son idée, d’un monde utopique et d’une réalité ré-enchantée : les couleurs ont un sens car projetées sur des objets clés de l’histoire et ayant un sens pour nous aussi. La peinture se transforme en matière tangible, à travers un objet manufacturé colorisé, véritable accessoire au service de l’image, de l’idée qui nous ancre dans le mouvement.

Wes Anderson insiste par cette avalanche de couleurs à venir chercher le cœur des choses et sublimer la vie. Quand on souhaite s’y plonger on découvre qu’il prône par le rire la dureté de la réalité. Il n’est pas question pour lui de reproduire la réalité, dans la vaine illusion qu’en s’y accrochant nous pourrions mieux la contrôler.

Il est au contraire une question vitale, une nécessité de la redessiner, d’user du médium du cinéma pour la transcender et véhiculer un message d’espoir. Tous nous éprouvons à un moment ou à un autre la difficulté, la dureté, la souffrance, ce sont les aléas de la vie. Et si la solution était de la magnifier, non pour la fuir mais pour élargir son spectre et laisser de la place à la douleur, tout en restant digne et droit, comme un rappel du refuge qu’offre à tout moment et pour tout être, la beauté au travers. Utiliser le cinéma pour user de ses artifices de couleurs, de mise en place de l’image et laisser émerger de lui-même, les instants de grâce qu’offre la vie.

Naturellement enthousiaste et non dépressive, je suis partisane du parti pris de l’humour, de l’élégance, des couleurs, du dynamisme d’une image ordonnée, rappelant les films de Buster Keaton.  

La vie est telle que je préfère la prendre dans sa dimension joyeuse, il y a une fin à tout et c’est le voyage qui compte, alors pour honorer chaque respiration qui est unique, je préfère y aller haut en couleurs.

« Wes Anderson appartient à la catégorie des cinéastes utopistes qui cherchent à composer des harmonies dont seul le cinéma est capable. Comme ses personnages, et comme dirait l’autre, il construit un monde s’accordant à ses désirs, et ne peut qu’agacer ceux qui croient encore en l’existence d’un seul monde, parfois vulgairement appelé « réalité » voire « réel ». Mais faut-il rappeler qu’une chanson des Kinks n’est pas moins une « réalité » qu’une flaque de boue ? Anderson pense, comme Oscar Wilde ou Witold Gombrowicz, que l’Homme est un être artificiel, et que ses artifices font sa grandeur. Une pose élégante, une jolie mélodie, une veste bien taillée ou une blague potache peuvent être des choses essentielles : elles peuvent aider à soutenir un corps ou une vie, ne serait-ce qu’une minute. Admettre cela exige sans doute une lucidité terrible, et les comédies de Anderson s’élèvent au-dessus d’une tenace mélancolie. »

Vous découvrirez dans l’article ci-dessous (lien), une analyse des personnages et des scénarios de Wes Anderson. C’est une autre de ces facettes dont l’article résume bien l’idée.

https://filmfilm.eu/post/89547333238/wes-anderson-la-politesse-du-d%C3%A9sespoir-par-marcos

Moonrise Kingdom, Wes Anderson

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